L'opération Corsican


Dorie s’est glissée dans la poche d’un policier du contre espionnage français en 1941. Tous les ingrédients du roman d’espionnage sont rassemblés : nom de code, planques, activités de couverture, mot de passe, services secrets, interrogatoires, armes et explosifs, etc. Mais attention, tout est vrai!
Partez à vélo (gravel, VTT ou VTC conseillé, parties en chemin) sur les routes de Dordogne pour suivre le déroulement de l'opération CORSICAN entre Bergerac, Périgueux et Mussidan en 1941 et 1942 en suivant les différents personnages de cette affaire.
Je suis Camille Laroche. J’étais policier de la Surveillance du Territoire en Dordogne, dépendant du Contrôle Général de la Surveillance du Territoire remontant au ministère de l’Intérieur, bref, la DST, le contre espionnage français. A l’automne 1941, plus rien n’était clair pour moi ! Deux ans auparavant l’ennemi c’était l’Axe autour de l’Allemagne nazie qui avait pactisé avec l’URSS communiste. Pour lutter contre la cinquième colonne, les communistes français avaient été internés. Les services « amis» étaient ceux de l’Angleterre. Le 22 juin 1940, la France est vaincue par l’Allemagne nazie. Le gouvernement de Vichy collabore avec l’Allemagne. Il faut donc maintenant lutter contre l’allié d’hier, l’Angleterre, la dernière nation démocratique à résister aux totalitarismes européens et contre l’URSS revenu dans le camp allié après l’attaque de l’Allemagne lors de l’opération Barbarossa en juin 1941... Le plus simple était d’avoir l’œil sur tout le monde, même sur les Allemands, qui sait.
C’est moi, qui était chargé à l’automne 1941 d’enquêter sur un homme qui avait fait de la propagande contre le Maréchal à Villamblard. J’étais loin de me douter à l’époque de quoi il retournait !
Rien de moins qu’un parachutage combiné d’officiers des services secrets britanniques avec l’appui des pionniers de la Résistance en Périgord, l’arrestation des agents anglais et de leurs complices français, un démantèlement de réseau de renseignement britannique qui s’étendait dans toute la France non occupée de Châteauroux à Marseille et pour couronner le tout l’évasion de tous les suspects arrêtés dans cette affaire de la prison politique et militaire du département avec la complicité de gardiens, de gendarmes et des résistants locaux !
Suivez-moi, remontons le temps, il va nous falloir reconstituer le puzzle de l’enquête.

Musique étapes 7 et 14 Track: Only the Braves Music by https://www.fiftysounds.com
A noter :
Le parcours est accessible en train en prenant le TER qui relie Bordeaux et Périgueux.
Aperçu du parcours
A la gare de Mussidan
De retour de Châteauroux. Le 1er octobre 1941, un homme au complet gris descend du dernier train en provenance de Limoges en gare de Mussidan. Parmi la foule des gens qui attendent un proche sur le quai de la gare, il ne nous remarque pas. Cet homme c’est Pierre Bloch, jeune ex-député socialiste de l’Aisne, qui a une maison de vacances à Villamblard. Cela fait quelque temps qu’il manigance quelque chose. En février 1941, il est allé rendre visite à Léon Blum, l’ancien président socialiste du Conseil dans sa prison de Bourrassol dans le Puy de Dôme où il est détenu. En mars, il s’est rendu à Vichy pour voir un officier de la France Libre capturé et « retourné ». Il a aussi participé à la création du Comité d’Action Socialiste à la même époque. Il fait des aller-retour jusqu’à Lyon et Châteauroux. On sent qu’il a besoin d’agir.

L’entrée en résistance et le lien avec Londres. Là, Pierre Bloch revient de Châteauroux, où il a rencontré ce même jour son ami et aussi ex-député Max Hymans pour discuter de l’organisation d’une mission pour le compte de l’Angleterre. Son ami l’avait mis en contact avec un certain « Jacques » qui n’était autre que le major Jacques Vaillant de Guélis, ancien camelot du roi et organisateur des opérations de la section F(rench) du S.O.E (Le Special Operations Executive). Georges Bégué, alias « Georges I» , le premier officier-radio parachuté en France depuis Londres était aussi présent. Il était l’officier en charge de ce réseau de renseignements et de sabotage en France. C’est aussi lui l’inventeur des messages diffusés par la BBC Les français parlent aux Français pour alléger le travail des radios clandestines sur le terrain. Que du beau monde !
Jacques Vaillant de Guélis

La première mission consistait à parachuter trois spécialistes du sabotage, 2 radios et du matériel de sabotage. Il faudra les cacher quelques jours. Les agents du SOE formeront ensuite des cadres de la Résistance dans la région puis passeront en zone occupée pour participer aux premières opérations de sabotage. « Jacques » et « Georges» cherchaient des renseignements sur de potentiels terrains de parachutages d’hommes et d’armes dans la région. Pierre Bloch se met à leur service et devient « Gabriel» en hommage à sa femme Gabrielle. L’opération baptisée Corsican est en marche. Pierre Bloch monte dans une automobile Ford stationnée devant la gare et prend la direction de Villamblard. Je sais où il se rend. Suivons le.
Max Hymans


A la gare de Mussidan
De retour de Châteauroux. Le 1er octobre 1941, un homme au complet gris descend du dernier train en provenance de Limoges en gare de Mussidan. Parmi la foule des gens qui attendent un proche sur le quai de la gare, il ne nous remarque pas. Cet homme c’est Pierre Bloch, jeune ex-député socialiste de l’Aisne, qui a une maison de vacances à Villamblard. Cela fait quelque temps qu’il manigance quelque chose. En février 1941, il est allé rendre visite à Léon Blum, l’ancien président socialiste du Conseil dans sa prison de Bourrassol dans le Puy de Dôme où il est détenu. En mars, il s’est rendu à Vichy pour voir un officier de la France Libre capturé et « retourné ». Il a aussi participé à la création du Comité d’Action Socialiste à la même époque. Il fait des aller-retour jusqu’à Lyon et Châteauroux. On sent qu’il a besoin d’agir.

L’entrée en résistance et le lien avec Londres. Là, Pierre Bloch revient de Châteauroux, où il a rencontré ce même jour son ami et aussi ex-député Max Hymans pour discuter de l’organisation d’une mission pour le compte de l’Angleterre. Son ami l’avait mis en contact avec un certain « Jacques » qui n’était autre que le major Jacques Vaillant de Guélis, ancien camelot du roi et organisateur des opérations de la section F(rench) du S.O.E (Le Special Operations Executive). Georges Bégué, alias « Georges I» , le premier officier-radio parachuté en France depuis Londres était aussi présent. Il était l’officier en charge de ce réseau de renseignements et de sabotage en France. C’est aussi lui l’inventeur des messages diffusés par la BBC Les français parlent aux Français pour alléger le travail des radios clandestines sur le terrain. Que du beau monde !
Jacques Vaillant de Guélis

La première mission consistait à parachuter trois spécialistes du sabotage, 2 radios et du matériel de sabotage. Il faudra les cacher quelques jours. Les agents du SOE formeront ensuite des cadres de la Résistance dans la région puis passeront en zone occupée pour participer aux premières opérations de sabotage. « Jacques » et « Georges» cherchaient des renseignements sur de potentiels terrains de parachutages d’hommes et d’armes dans la région. Pierre Bloch se met à leur service et devient « Gabriel» en hommage à sa femme Gabrielle. L’opération baptisée Corsican est en marche. Pierre Bloch monte dans une automobile Ford stationnée devant la gare et prend la direction de Villamblard. Je sais où il se rend. Suivons le.
Max Hymans


Arrestation de D.Tuberville à Issac
Un épisode de l’opération Corsican s'est déroulé dans le bourg d’Issac.
Le 11 octobre 1941 dans la matinée, un homme entre à pied dans le bourg. Son attitude et son apparence, habillé comme à la ville, en costume, ne passent pas inaperçues. Il n’est pas du village ni des environs.
Le rapport de gendarmerie relate : « Vers 11h, le service composé des gendarmes Pruvost et Belier de la brigade de Villamblard, étaient informés de la présence d’un étranger porteur d’une valise et d’une serviette à Issac. »
Selon les informations recueillies auprès des habitants, il aurait été aperçu plus tôt dans la matinée errant sur les chemins au milieu des bois. Il fut rapidement retrouvé par les deux gendarmes dans le café du village et escorté jusqu’à la gendarmerie de Villamblard. Nous allons justement passer devant.
Le café d'Issac

Daniel Tuberville
Le 2eme largage de Tuberville et 2 containers
Dans la nuit du 10 au 11 octobre 1941, des vrombissements d’avions pendant plus d’une heure réveillent les Périgourdins entre Bergerac et Mussidan. Nous le saurons plus tard, il s’agissait d’un parachutage.
L’équipage du bombardier anglais ne put larguer tous les containers et tous ses passagers en un seul passage. Il refit donc un tour pour se remettre face au vent mais au second passage, les pilotes ne virent pas les lumières convenues et croyant les apercevoir plus loin larguèrent à Maison Blanche deux containers « tripod » et l’agent, Daniel de Turberville. Celui-ci était signalé à Issac puis surpris, dans la matinée, par une patrouille de la gendarmerie envoyée sur place comme nous l’avons vu à Issac.
Une première patrouille de gendarmerie envoyée plus tôt dans la matinée du 11 octobre 1941, après les bruits de l’avion de la nuit, avait déjà découvert des traces du parachutage. La confirmation écrite par les gendarmes à Périgueux mentionne :
« aux premières heures du jour, une tournée fut spécialement commandée pour explorer les parages. A 9h45, deux parachutes, d’un diamètre important, auxquels étaient suspendus des engins de la forme d’un gros tube métallique, étaient découverts l’un suspendu à un arbre, l’autre au sol à proximité d’un chemin.»
Les gendarmes récupérèrent le premier container avec son parachute. Puis ils coupèrent les suspentes du second parachute accroché dans le pin parasol pour emporter le container mais abandonnèrent la toile trop haut perchée. Les Périgourdins le virent ainsi plusieurs jours durant.
Tuberville en 1994

La maison de vacances de Pierre Bloch
Nous voici « en planque » devant la maison de la famille Bloch, la petite maison ancienne en retrait de la rue en face. Vous ne savez pas qui est Pierre Bloch ?
Depuis le vote des pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940 par l’Assemblée Nationale, il n’est plus que l’ancien député SFIO de Laon (Section Française de l’Internationale Ouvrière qui deviendra le Parti Socialiste en 1968). D’ailleurs, il n’a pas pu voter ce jour-là, il était alors prisonnier de guerre. Échappé de son camp près de Nancy, il était de retour à Villamblard en novembre 1940 où s’était réfugiée sa famille. Le commissaire spécial de Périgueux écrivait sur lui le 11 juillet 1941 «* Monsieur Bloch a fait ouvertement à Villamblard de la propagande contre le Maréchal. Il a monté une fabrique de conserves et achète tout à n’importe quel prix dans les fermes. Il possède pour ce trafic toute l’essence qu’il veut, grâce à la complicité de M. Dupuy, maire de Villamblard*. » Nous avions l’œil sur lui.
Gabrielle Sadourny

Pierre Bloch habite en effet dans cette modeste maison avec sa femme, Gabrielle dite Gaby, ses trois enfants, sa belle-sœur Léone Sadourny et une fillette de 14 ans. Il dit à tout le monde qu’il a arrêté ses activités politiques et qu’il se consacre à sa conserverie de foie gras. C’est en fait sa belle sœur qui est inscrite au tribunal de commerce de Bergerac comme « artisan et commerçante » et qui s’occupe donc de la conserverie : « Pâtés Léone, Villamblard » peut-on lire sur les étiquettes des conserves. Lui, parcourt, grâce à son automobile Ford Type V 8, immatriculé 125 AF 5, et son autorisation de circuler à voiture de député, les fermes alentour pour approvisionner la petite production. La conserverie a même acquis une sertisseuse. Ils veulent travailler pour l’export ! Tous les colis sont envoyés par voiture hippomobile à la gare d’Issac à 9 km. Mais tout ceci n’est qu’une couverture pour justifier de nombreux déplacements qui, sinon, seraient suspects.

De retour chez lui, Pierre Bloch informe Gaby des détails de ses rencontres à Châteauroux et de l’opération à mettre en place. Pour choisir un terrain de parachutage, il faut bien connaître le pays et pour ça s’adresser à des personnes de confiance des environs. Ils connaissent déjà le maire de Villamblard, le docteur Édouard Dupuy, homme politique adhérent à la SFIO comme Pierre Bloch. Édouard Dupuy leur présente dans la foulée un mécanicien, Albert Rigoulet, que Gaby surnomme « Le Frisé ». Le comité de réception était ainsi constitué.
Mais jamais rien ne se passe comme prévu… Le lendemain de sa dernière rencontre avec Hymans et Bégué à Châteauroux, le 2 octobre 1941, Pierre Bloch écoute Radio-Londres et entend bien le message convenu « Gabriel vous envoie ses amitiés ». Il espère bientôt recevoir des nouvelles de « Frédéric », Max Hymans, mais celles qu’il reçoit par télégramme ne sont pas celles qu’il attend : « Je te remercie des boîtes de foie gras que tu m’as envoyées. Malheureusement, deux étaient tournées et j’ai dû les jeter. J’ai bien d’autres mauvaises nouvelles à t’annoncer. J’ai eu avec ma femme une violente querelle, trop violente, et j’ai quitté le domicile conjugal. Ne m’écris plus et n’essaie plus de me revoir. Frédéric ». Selon leurs conventions, Pierre Bloch doit lire : « Il y avait deux mouchards qui nous ont suivis lors de notre dernière rencontre à Châteauroux. La police est à mes trousses. Je suis forcé de partir. Notre affaire est éventée ». Effectivement, le 5 octobre, le contre-espionnage français a fait irruption chez Max Hymans qui, heureusement, était déjà loin. Mais le message continuait a être diffusé à la radio tous les soirs… Il fallait donc que le comité de réception en Dordogne reste en état d’alerte. Le parachutage était pour bientôt.
La maison du docteur Dupuy
Cette maison de ville est celle d’Édouard Dupuy, le deuxième membre du comité de réception. Originaire de Béziers, après ces études de médecine à Bordeaux, il s’installe à Villamblard à proximité de ses parents qui y exploitent un domaine.
Ancien combattant de multiples fois blessé et médaillé lors de la Grande Guerre, le docteur Édouard Dupuy exerce comme médecin de campagne. Il a été conseiller général SFIO de Villamblard de 1924 à 1937 et il est maire de Villamblard depuis 1928. Lui aussi, rappelé avec la mobilisation générale de 1939 comme médecin-lieutenant, il est fait prisonnier par les Allemands et s’évade en juillet 1940. Encore un évadé !

Il s’agit d’un « notable » comme on dit. Il connaît bien Pierre Bloch qui est socialiste et prisonnier évadé comme lui. Les deux familles se fréquentent beaucoup et s’invitent régulièrement. Le commissaire spécial de Bergerac notait en août 1941 : « Un dimanche du mois de juillet 1941, M. Bloch a conduit dans sa voiture la famille du docteur Dupuy à l’étang de Saint Jean d’Eyraud distant de Villamblard de 12 kilomètres. »
Voilà pourquoi, les époux Bloch ont pensé tout de suite à Édouard Dupuy pour l’opération de parachutage.
Gendarmerie de Villamblard
Le 11 octobre 1941 vers midi, deux gendarmes de la brigade de Villamblard, traversent la ville et ramènent un étranger porteur d’une valise et d’une serviette d’Issac à la gendarmerie de Villamblard, la belle demeure aujourd'hui nommée "Bastide du Roy" sur votre gauche. Pierre Bloch apprend la nouvelle par le boucher de Villamblard, Pissot et le pharmacien Louis Cantelaube : « Vous avez entendu cette nuit ? Des avions anglais ont survolé la région ; des dizaines. Et ils ont lancé des centaines de parachutistes. Il y en a un d’arrêté sur la route d’Issac, avec trois caisses d’armes ! ».
L’homme interpellé sans résistance déclare se nommer Dormoy Jacques et habiter à Périgueux au 26 rue des Capucins. Il s’agit en fait du lieutenant Daniel Turberville, alias « Daniel », né en 1915 en Seine et Marne de parents britanniques. Le rapport de gendarmerie à la préfecture détaille l’affaire : « Ramené à la brigade et confondu, il a déclaré être militaire de l’armée britannique et agent de l’Intelligence Service et avoir été parachuté dans la nuit par l’avion en question. Par ailleurs il a été trouvé en possession de la somme de 30.100 francs dissimulés en majeure partie dans la doublure de sa ceinture. Sa mallette contenait deux tubes de verre scellés par du papier rouge renfermant des pastilles d’un produit extrêmement toxique et dangereux qu’il devait soi-disant avaler en cas de capture par les Allemands. Un nommé Henry, qu’il devait rencontrer dans les parages, devait lui faciliter son passage ainsi qu’aux explosifs en zone occupée. Il a refusé d’autre part à donner des indications sur l’objet de sa mission. Le département militaire donnait comme instruction de garder à vue l’intéressé jusque dans la matinée du 12 courant où il devait être amené par le capitaine Clerget de l’État Major du département ».
Les deux conteneurs retrouvés à Issac une heure plus tôt au bord d’un chemin suspendus à un arbre avec leur toile de camouflage de teintes vert, ocre et noir contenaient des explosifs, des détonateurs et outils divers, bref, uniquement du matériel de sabotage. Turberville ne mentionna pas qu’il avait enterré les deux postes radio largués avec lui.
L’espion anglais est transféré le 12 octobre 1941 à Périgueux et **placé en garde à vue dans les locaux de la police municipale de Périgueux **au rez de chaussée de la mairie. Puis il est incarcéré à la maison d’arrêt de Périgueux, la sinistre prison de la place Belleyme, dirigée par le non moins sinistre Dupuy, où Turberville se plaint de ses conditions de détention au préfet. Il est rapidement inculpé de complot contre la sûreté de l’État et transféré vers le tribunal d’État pour son jugement.
Le terrain de parachutage des Chaumes
Parmi les lieux de parachutage proposés par le comité de réception à Max Hymans, c’est celui proposé par Albert Rigoulet qui est retenu par Bégué. Le Frisé décrit ainsi le terrain sélectionné : «Plateau à large surface, cultivé en vignes et prairies, entouré de bois de pins, chênes et châtaigniers avec des sous bois assez épais d’ajoncs, de bruyère et de fougères où l’on pourrait dissimuler bien des choses». De plus, l’endroit est calme, loin de tout village et de toute ligne électrique, bien dégagé et situé à proximité immédiate de chez lui où il connaît le moindre recoin.

Dans la soirée du vendredi 10 octobre 1941, cela faisait plus d’une heure que toute la région entre Marmande et Bergerac entendait des vrombissements d’avion. L’appareil approchait du terrain qui n’était toujours pas balisé lors qu’Albert Rigoulet (C’est le troisième homme du comité de réception, nous en reparlerons) arrive à vélo le premier sur les lieux vers 23h50. Il portait un sac tyrolien dans lequel il avait enfourné des biscuits, du Monbazillac, un thermos de café chaud pour accueillir le commando selon l’hospitalité périgourdine, mais aussi une pelle de tranchée, une pioche et une scie pour enterrer rapidement un mort s’il y avait un accident de parachute...
Ce n’est pas lui qui a le matériel pour faire les signaux et baliser le terrain. Le gaillard prend son vélo à une main à la verticale et fait tourner le pédalier pour actionner la dynamo de son phare avant, mais c’est peine perdue, il n’est pas assez puissant pour être vu depuis les airs. Le temps passe et « Le Frisé » s’impatiente.
Le reste du comité de réception devait arriver en voiture car le docteur peut circuler à toute heure sans attirer l’attention. Pierre Bloch s’est glissé dans le coffre pour plus de discrétion. Ils sont en retard car ils ont oublié qu’il y avait une heure de décalage entre la France et l’Angleterre… L’équipage de l’avion insiste et tourne en rond longtemps entre Bergerac et Mussidan. Lorsque les retardataires arrivent, sans perdre plus de temps, l’équipe procède au balisage du terrain avec une grande croix blanche, deux lumières électriques blanches et une rouge en triangle, et prend position.
Au bout d’une demi-heure, l’avion repasse. C’est un bombardier britannique Armstrong-Whitworth 38 Whitley Mk V. La lune et l’absence de nuages dans le ciel offre une bonne visibilité. Les hommes au sol actionnent alors leurs lampes. L’appareil descend un peu, se stabilise vers 400 mètres et fait clignoter ses lampes. Pierre Bloch lui répond par le signal convenu. Trois parachutes s’ouvrent les uns après les autres. C’est bien les trois parachutistes annoncés qui sont largués. L’un d’eux tombent dans les bois en lisière du terrain.
Pierre Bloch, Édouard Dupuy et Albert Rigoulet se précipitent au point d’atterrissage. Un des parachutiste leur braque un revolver : « Qui va là ? » Les mots de passe sont échangés. Au même moment, au loin, on entend un fort bombardement sur Bordeaux.
Les six hommes regroupés en lisière du bois tiennent un bref conseil de guerre. Avec tout le bruit qu’a fait l’avion, l’alerte a certainement été donnée. Un container est resté accroché dans un arbre. Albert Rigoulet utilise sa scie et son couteau pour couper les branches, les suspentes et la toile du parachute. Il est décidé d’emporter les parachutes qu’on n’a pas le temps d’enterrer. La tâche de les faire disparaître est confiée au « Frisé ». Les agents du SOE signalent qu’il manque un homme, deux containers de matériel de sabotage et deux postes radio qui doivent être parachutés par un second passage imminent. Mais, lorsque l’avion repasse pour le deuxième largage, le comité de réception n’est plus en place et le chargement est parachuté plus au nord !
Le comité de réception songe donc à mettre les hommes en sécurité. Le plan initial prévoyait le retour des trois parachutistes dans la voiture du docteur jusqu’à Bergerac le jour même. Cependant, l’opération « clandestine » n’étant pas passée inaperçue, Albert Rigoulet et Pierre Bloch proposent d’en accueillir deux dans le grenier à foin de la ferme du père du Frisé qui est isolée, loin de toute habitation. Et le troisième chez le docteur Dupuy. Le commando attendrait quelques jours que les évènements se tassent un peu.
Les agents laissent au docteur Dupuy et à Bloch l’argent, 500 lettres à timbrer et à poster, leurs revolvers et une grosse somme d’argent qu’il fallait transporter d’urgence à Marseille où se situait l’antenne du réseau. Pierre Bloch enterra tout ça dans son jardin à Villamblard en arrivant.
La ferme des parents du "frisé"
Donc, à partir du 2 octobre 1941, pendant huit jours, le même message est répété : « Gabriel vous envoie ses amitiés » . En fait, il y a du brouillard sur Londres empêchant tous vol aérien. Puis, le 10 octobre, Pierre Bloch entend enfin le tant attendu « Gabriel va bien » qui annonce que le parachutage aurait lieu le soir même, sauf contrordre. Si la phrase n’était pas répétée à l’émission de 20h30, l’opération était ajournée.
Ce jour-là, le Frisé participe aux vendanges sur la ferme de ses parents à Bellacaud, ici-même (la ferme est visible sur votre gauche). Une voiture s’arrête en bordure de la vigne, le docteur Édouard Dupuy en descend, appelle Rigoulet et lui annonce la nouvelle. Personne ne trouve leur entrevue suspecte car le docteur a l’alibi des malades à visiter et Rigoulet celui de la voiture à réparer. La journée de vendanges terminée, « Le Frisé » rentre chez lui à Puyhaudrie. Vers 22h, Gaby et Pierre-Bloch se rendent chez les Dupuy dans le bourg de Villamblard. Les hommes s’en vont récupérer le parachutage en voiture. Gaby reste avec Mme Dupuy et ne rentre chez elle que tard dans la nuit.
La grange de Bellacaud

Il est près de trois heures du matin le 11 octobre 1941 quand Albert Rigoulet réveille ses parents, Pierre et Marguerite Rigoulet, cultivateurs à Bellacaud : il faut cacher quelques temps les officiers britanniques. Le père du Frisé organise alors un dortoir dans le foin du grenier à fourrage, pendant que les hommes vont récupérer le reste du matériel dans le bois à 1 km de là. Les Anglais installés, le Frisé se sépare de ses amis : « Moi, je disparais. C’est ma mère qui va s’occuper de vous » dit-il.
Je ne vous ai toujours pas révélé l’identité de ces 3 agents du SOE parachutés et récupérés cette nuit là.
Le premier est le lieutenant John Beresford E. « Jack » Hayes, alias « Victor », né en 1904 à Argenteuil. Il est fils de pharmacien à Suresnes à Paris. La famille se réfugie lors de la 1ère Guerre Mondiale en Angleterre où résident des cousins de sa mère. Puis, ils reviennent en France à Menton après 1918. Jake Hayes regagna l’Angleterre par la Bretagne en 1940.

Le second est le lieutenant Clément Marc Jumeau, alias, « Robert », né en 1914 à l’île Mahé aux Seychelles. Étudiant diplômé à l’université de Glasgow, en 1939, il fait parti du corps expéditionnaire britannique au sein du field security police (service de renseignement et de sécurité de l’armée britannique lors de déploiements à l’étranger). Il est ramené en Angleterre avec l’opération Dynamo de Dunkerque en juin 1940.

Jean Philippe Charles Le Harivel, alias « Georges », né en 1918 à Mer (Loir et Cher). Il est lieutenant et opérateur radio. Depuis Bégué, le surnom de tous les agent-radios est Georges ! Il passe aussi par l’Université de Glasgow et obtient une maîtrise de langue et littérature allemandes, et d’économie politique et d’Histoire en 1940. Il s’est marié à Londres une semaine avant d’être parachuté.

Les deux premiers agents secrets font, par leur discipline, l’admiration de Marguerite Rigoulet car la vendange continue encore deux jours et, malgré le va et vient des voisins, personne ne remarque la présence des parachutés dans le grenier à fourrage. Du personnel de haute volée !
Vous pouvez voir ci dessous la tenue de parachutiste du SOE qu'avaient les parachutés à Lagudale.

Le garage d'Albert Rigoulet
En face de la charmante petite église de Saint Jean d’Eyraud on aperçoit une petite longère avec des dépendances à sa droite. C’était la maison et l’atelier de forge du village du troisième homme de l’opération : Albert Rigoulet. C’est un enfant du pays né à Saint Jean d’Eyraud. Il connaît bien la région, pour l’avoir parcourue dans tous les sens depuis tout gamin.
Il est marié depuis 1928 avec Louise Besse qui tient le bureau de Poste auxiliaire de Saint Jean d’Eyraud chez elle. Albert Rigoulet, qui a fait son service militaire dans l’armée de l’air à Cazaux en Gironde, a été réformé pour un ulcère à l’estomac en 1939 lors de la mobilisation générale. En 1940, les gens le traitent en plaisantant d’embusqué… S’ils savaient !
Pour l’heure, il est forgeron-mécanicien est répare aussi bien les charrues, les bicyclettes que les quelques voitures automobiles de la région. Ce grand gaillard athlétique avait des cheveux noirs frisés qui lui valurent le nom de guerre du « Frisé » de la part de Gabrielle Bloch.
Les bâtiments n’ont pas leur aspect de 1941 : le tout a été incendié en 1944 par les troupes Allemandes qui cherchaient à l’arrêter alors qu’il avait pris la tête d’un maquis de l’Armée Secrète. Mais ceci est une autre histoire !
A quelques pas de l’atelier d’Albert Rigoulet, la petite longère mitoyenne abritait l’agence postale de Saint Jean d’Eyraud. L’agence postale auxiliaire pour être plus précis. Il s’agissait d’une petite pièce de la maison où était installé un téléphone et où on pouvait déposer ou retirer son courrier. C’est Louise Besse, la femme d’Albert Rigoulet, qui tenait l’agence postale auxiliaire. Disposant du seul téléphone de la commune, ce poste était stratégique et pratique pour envoyer des messages rapidement et discrètement.
C’est ce qui se passa en juillet 1942 pour l’évasion des agents du SOE détenus à Mauzac près de Bergerac après leur arrestation à Marseille. Lazare Rachline, un agent du SOE, Gaby Bloch et Albert Rigoulet sont chargés d’organiser l’évasion de plusieurs détenus de Mauzac auxquels se joignent Pierre Bloch et les agents du SOE de Lagudal.
Le plan envisagé était le suivant. Le Frisé « emprunterait » une nuit la camionnette Citroën de son voisin boulanger à Saint Jean d’Eyraud qu’il garerait à 1km du camp de Mauzac pour le transport des évadés. Deux gardiens seront soudoyés pour faciliter l’évasion. Gaby serait l’agent de liaison entre les acteurs de l’évasion. Elle avait un droit de visite pour voir son mari et pouvait ainsi entrer et sortir de la prison. La nuit du 15 au 16 juillet 1942, sans lune, fut choisie comme moment de l’évasion. L’heure précise serait donnée lorsque la femme du gardien soudoyé, Vincent, appellerait Albert Rigoulet, qui vendait du produit contre les doryphores, au téléphone du bureau de Poste en lui indiquant le nombre de boîtes commandées.
Rachline et Lambert, un autre agent du SOE, se réunirent chez Albert Rigoulet le 14 juillet 1942 pour voir la camionnette Citroën C4 du boulanger. Elle était petite pour le transport d’une douzaine d’hommes qui seraient serrés comme des sardines. Mais il était trop tard pour trouver un autre moyen de transport. Pour ne pas être soupçonnée, Gaby Bloch s’en alla à Vichy le 14 juillet 1942 pour rendre visite à une amie avant d’aller chez la femme de Pierre Laval, le chef du gouvernement de Vichy, pour demander la libération des prisonniers de Mauzac. Elle ne revient à Villamblard que le 18 juilllet 1942. Entre temps, le 15 juillet 1942, Louise Besse reçut au bureau de Poste auxiliaire de Saint Jean d’Eyraud le coup de téléphone avec le message demandant à Albert Rigoulet 2 boites de produits contre les doryphores…
Vue sur l'église
En se retournant, l’église du village nous fait face. Devinez quoi ? Et bien, c’est dans le clocher, à la vue de tous au centre du village, que Le Frisé cacha une partie des parachutes des agents secrets de matériel largués dans la nuit du 10 au 11 octobre 1941 ! Ils y resteront toute la guerre.
stèle Lagudal
La forêt du Landais a ainsi été le théâtre d’un important parachutage en 1941 dont le souvenir est aujourd’hui rappelé par la stèle de Lagudal, sur la commune de Beleymas. Cette stèle a été érigée non pas sur le terrain choisi pour le parachutage de 1941 mais à un endroit plus passant situé à proximité, au carrefour des routes menant de Villamblard à Bergerac d’une part et de Campsegret à Mussidan. Dressée sur un socle de béton, elle a été inaugurée en septembre 1949, en présence des autorités civiles et militaires et, plus particulièrement, du général Valin, compagnon de la Libération et chef d'état-major général de l'armée de l'air française, et d’Yvon Delbos, ministre de l’éducation nationale et député de la Dordogne de 1940 et en 1949.
Ses ornements sculptés (parachute et container) et sa plaque rappellent notamment au passant qu’« en ces lieux fut effectué le premier parachutage mixte de personnel et d’armes réalisé en France par le War Office Britannique ».
L’inscription souligne que « l’exécution de cette opération et la réception au sol furent organisées par George Bégué, Max Hymans, Édouard Dupuy, Jean Pierre-Bloch et Albert Rigoulet qui reçurent le 10 octobre 1941 quatre officiers des services britanniques : Marc Jumeau, mort en déportation, Jack Hayes, Jean le Harivel et Daniel Turberville ».
Il manque le nom de Jacques Vaillant de Guélis, l’organisateur en chef du parachutage du 10 octobre 1941. Autre petite imprécision, Marc Jumeau n’est pas mort en déportation dans un camp mais de la tuberculose dans une prison allemande en tant que « prisonnier de guerre ».
A son inauguration, une médaille est destinée à Angèle Chaussier, pour avoir caché les parachutistes évadés de Mauzac et les avoir accompagnés vers la gare de Mussidan à travers bois. La médaille est remise à son fils à titre posthume car Angèle Chaussier est décédée en 1948
Ancienne gare de Lagudal
Avec l’arrestation de Daniel Turberville par les gendarmes, le comité de réception décide d’évacuer au plus vite et le plus discrètement possible les hommes du commando au lieu de les garder.
Pour plus de discrétion, les agents étant trop bien habillés par rapport aux habitants de Dordogne, « Le Frisé » achète plusieurs bérets dans différentes boutiques de Bergerac pour les couvrir à la mode locale. Accompagnés de la mère de Pierre Bloch, Hayes et Jumeau se mettent en route le 15 octobre 1941 et Le Harivel le lendemain. La ligne de chemin de fer Marmande-Mussidan ayant fermé en 1939 et remplacée par une ligne de bus, ils montent dans l’autobus à la gare de Lagudal pour rejoindre Bergerac. Là, ils changent devant le palais de justice de Bergerac pour l’autobus en direction de Marmande où il prennent le train de 20 heures pour Marseille. La mère de Pierre Bloch les accompagne dans l’autobus jusqu’à Marmande et s’en revient à Villamblard.
Les agents anglais avait confié à Pierre Bloch et Gaby, en plus des 500 lettres de Français réfugiés à Londres qu’il convenait de poster en France pour ne pas attirer l’attention, deux millions en coupures de mille francs « à transporter d’urgence à Marseille, où toute une partie du réseau se trouvait immobilisée, tant par les arrestations nombreuses que par le manque de fonds ». Gaby Bloch se charge du transport de l’argent. Elle confectionne une ceinture de flanelle où les liasses sont délicatement rangées dans des bandes Velpeau, puis elle s’en entoure la taille, simulant ainsi une grossesse, ce qui lui vaut une place assise dans le train.
Le couple laisse ses enfants à la garde de Léone et Jeanne Sadourny, sœur et mère de Gaby à Villamblard pour quelques jours pensent-ils... Entre le 17 et le 19 octobre 1941, Pierre Bloch et sa femme, Gaby, suivent le même trajet que les deux agents secrets : Lagudal-Bergerac-Marmande-Marseille.

Crista, Villa des Bois, vallon de la Baudille. Le lundi 20 octobre 1941, Pierre et Gaby Bloch après être descendus la veille à l’Hôtel de la Poste, chambre 116, à Marseille, prennent le tramway avec leurs valises pleines d’un million de francs pour se rendre à l’adresse indiquée par les agents anglais : Villa des Bois, dans le vallon de la Baudille, sur la Corniche. Un très bel endroit avec une vue magnifique sur l’Île d’if et son château-prison. Un signe peut-être, ils auraient dû se méfier !
Depuis la piste Hymans de Châteauroux le 2 octobre 1941, la DST a réussi à remonter à la Villa des Bois. Là, une « souricière » est mise en place… Elle permet, dans la deuxième quinzaine d’octobre 1941, toute une série d’arrestations. Les 3 instructeurs de sabotage parachutés à Villamblard Jumeau, Hayes et Le Harivel. Puis la plupart des agents du S.O.E. en zone non occupée. Pierre et Gaby Bloch avec 1.125.000 francs en billets lorsqu’ils se présentent devant la Villa et, enfin, Georges Bégué, le « patron » de toute l’équipe. Ils sont conduits en tramway aux locaux de la Surveillance du territoire à Marseille. Puis, ils tous sont détenus dans un premier temps à l’Évêché, ancien palais épiscopal devenu le commissariat central de Marseille. Puis le 28 octobre, tout le réseau arrêté est transféré à Périgueux dans trois voitures, tous menottés sauf Pierre Bloch. Ils arrivent à 23 heures à Périgueux.
Les interpellés sont placés sous les verrous, avant d’être transférés, le 28 octobre 1941, à la vieille prison de Périgueux, 2 place Beleyme. Les détenus sont enregistrés avec empreintes digitales, puis passent à la douche et sont interrogés. Ils retrouvent d’autres parachutistes anglais largués dans la nuit du 6 au 7 novembre 1941 à Saint-Capraise-d’Eymet et arrêtés à Bergerac le 12 novembre avec les français qui les avaient aidés. Le lendemain, les prévenus sont enchaînés 2 à 2 et conduits dans le cabinet du juge d’instruction qui leur apprend qu’ils sont inculpés « d’attentat contre la sécurité intérieure et extérieure de l’État ». Quant à Gaby Bloch, en considération du fait qu’elle est mère de trois jeunes enfants, sa mise en liberté provisoire est prononcée.
la vieille ferme d'Angèle Chaussier
Cependant, la nouvelle de l’arrestation du député Pierre Bloch ne passe pas inaperçue, d’autant plus que les détenus écrivent, se plaignent au préfet et à Vichy. Les mesures pénitentiaires infligées aux prisonniers à la prison de Périgueux indignent.
Un soir de mars 1942, Pierre Bloch apprend son transfert avec ses autres compagnons, à quelques kilomètres en amont de Bergerac, au camp de Mauzac. Les détenus transférés sont enchaînés de nouveau et vont à pied jusqu’à la gare de Périgueux encadrés par des gardes mobiles. Ils sont conduits ensuite à pieds de la gare de Lalinde au camp de Sauveboeuf à 4 km de là.
Ils sont donc incarcérés à la « prison militaire de Mauzac » à partir du 14 mars 1942. L’affaire pourrait être close : les agents secrets arrêtés au complet, les époux Bloch arrêtés avec l’argent, le réseau d’agents du SOE en France non occupée décapité et démantelé. Et bien non ! C’était sans compter sur les ressources des membres qui étaient passés entre les mailles du filet.
Le 16 juillet 1942 à 1h45 du matin, Le Frisé, Rachline et Lambert sont dans une carrière à 1 km de la prison militaire de Mauzac moteur allumé. Le Frisé avait en effet « emprunté » la camionnette Citroën type C4 de son voisin et ils s’étaient mis en route au milieu de la nuit pour se mettre en position. L’évasion devait avoir lieu à 2h car on lui avait commandé 2 boîtes contre les doryphores, mais ils pouvaient attendre jusqu’à 3h. Le Frisé s’impatiente et peste, comme au moment du parachutage, car il devait rendre la camionnette avant l’aube. En attendant, les agents du SOE coupent les fils téléphoniques qui relient la prison à Mauzac.
L’évasion débute finalement à 3h du matin et les évadés arrivent à la camionnette à 3h45. Après de brèves accolades, les 10 « anglais » du SOE, Pierre Bloch et José Sévilla, un gardien complice qui a demandé à partir avec les évadés, se serrent dans la camionnette. Le véhicule s’arrête non loin de Villamblard et les fugitifs en descendent. Ils doivent attendre une heure, cachés dans un bois, que Le Frisé revienne les chercher à bicyclette après avoir restitué son bien au boulanger.
Après 3 heures de marche à travers bois, la douzaine d’hommes arrive devant une ferme et sa grange délabrées et abandonnées. La ferme abandonnée était à l’emplacement de l’étang actuel en contrebas de la route.** L’évasion la plus importante d’agents du SOE de la Seconde Guerre Mondiale venait d’avoir lieu sans encombre. 11 agents d’un coup !**
Cette ferme des Balbyes, sur la commune d’Église Neuve d’Issac, était celle d’Angèle Chaussier, la fermière des bâtiments situés à quelques centaines de mètres plus haut, dont le mari était prisonnier de guerre. Elle vit là avec son fils. Albert Rigoulet a installé dans la vieille ferme un fourneau à charbon pour la cuisine et des paillasses pour les évadés. Les agents restent ici sans éveiller l’attention du voisinage deux semaines. Cela sent un peu la cigarette américaine lorsque le vent porte… Ils se lient d’amitié avec le jeune garçon Chaussier et un des agents lui laisse même sa montre en souvenir.
Mais, il fallait ravitailler cette dizaine d’hommes en période de rationnement. Le SOE envoie depuis Lyon, où il a encore une cellule active, l’agent de liaison du réseau d’évasion vers l’Angleterre VIC, Thérèse Mitrani, alias « Denise », pour apporter des tickets de rationnement, une forte somme d’argent et pour récupérer les photos des évadés pour l’établissement de leurs faux papiers.
Là encore, c’était Le Frisé, Louise Besse, sa femme, et leur téléphone au bureau de Poste auxiliaire qui servent d’intermédiaires discrets. La ferme des Balbyes est ainsi ravitaillée quotidiennement par Le Frisé, sa femme ou le gendarme Parthonaud de la brigade de Villamblard, ami du Frisé. Parthonnaud informe également de l’état des recherches et devait dire quand l’agitation autour de l’affaire de l’évasion de Mauzac se serait « tassée ». Il détourne les patrouilles locales qui devaient avoir lieu sur les trajets de départ des évadés.
Le signal du départ fut donné fin juillet 1942.
Retour à la gare
Une dernière ligne droite et vous êtes à la gare. C’est aussi d’ici, où tout a commencé, que partent 12 mois plus tard mais après moult péripéties les agents secrets britanniques et les résistants français après leur spectaculaire évasion de la prison politique de Mauzac.

Durant la première quinzaine d’août 1942, à intervalles irréguliers pour brouiller les pistes, les évadés s’embarquent par groupe de deux à partir de la gare de Mussidan par le train de 23h30 Bordeaux-Lyon-Genève.
Ainsi, Pierre-Bloch est conduit jusqu’à Mussidan par « le Frisé » dans le coffre d’une Citroën jusqu’à la gare de Mussidan fourmillant de gendarmes. Il réussit à prendre le train jusqu’à Brive puis Lyon. D’autres évadés sont conduits par Angèle Chaussier des Balbyes.

La réussite de l’évasion leur permet de retourner à Londres et de se remettre tous en selle. Le Frisé apprit la réussite du retour des évadés 3 mois plus tard avec le message diffusé par Radio Londres :
«* Félicitations au petit Poucet pour le travail effectué pour la famille*.»
Tous les évadés de Mauzac furent condamnés à mort par contumace par le tribunal d’État, section de Lyon, le 27 mai 1943. Mais ils étaient tous déjà loin !
Vous me direz comment ce fait-il que je connaisse tous les détails de l’affaire et que que tous les protagonistes n’ai pas été arrêtés ?
A la DST pendant la guerre, c’était comme partout en France. Il y avait des collabos, des pétainistes mais aussi des anti-allemands, des patriotes, des giraudistes, des gaullistes : certains ont fermé les yeux, oublié un détail gênant dans un rapport, laissé ouverte une porte, enlevé des menottes, allumé une cigarette au moment opportun...
Par la suite : Le 8 août 1942, le premier groupe de 6 avec les agents de Lagudal, Pierre Bloch, Bégué et Roche quitta Lyon depuis la gare de Perrache pour aller jusqu’à Banyuls. Ils continuèrent à pied jusqu’à Barcelone avant d’être arrêtés par la guardia civil espagnole. Ils passèrent par les prisons de Barcelone, Saragosse, Figueras puis Miranda de Ebro. Le 28 octobre, Pierre Bloch reconnu par l’ambassade d’Angleterre comme canadien fut libéré et regagna l’Angleterre par Madrid et Gibraltar en avion.
Certains des agents britanniques sont renvoyés en mission en France comme chefs de réseaux action dits « Buckmaster », rattachés à la section F du SOE.
Daniel Turberville s’évade le 9 décembre 1941 lors de son transfert en train depuis la prison de Périgueux vers le tribunal de Lyon grâce à la complicité des gendarmes qui l’escortaient. Il se cache un an et demi dans une ferme du Cantal puis regagne l’Angleterre. Il est condamné à mort par contumace par le tribunal d’État de Lyon le 23 janvier 1942 pour réception d’armes et complot contre la sûreté de l’État. Il sera instructeur à l’école d’entraînement spécial le reste de la Guerre.
Jean Pierre-Bloch rejoindra de Gaulle qui le nommera Commissaire à l'intérieur du GPRA dans la section non militaire (Bureau central de renseignement et d’action) dépendant du SOE section RF du général de Gaulle. Jean Pierre-Bloch sera délégué adjoint au commissariat de l’Intérieur en 1944. Il devient le président de la LICRA en 1968.
Gabrielle Bloch réussit à rejoindre Pierre Bloch à Londres après deux tentatives par exfiltration par avion Lysander le 16 juin 1943 près d’Angers. Elle le suivit à Alger
Édouard Dupuy, le maire de Villamblard, est nommé responsable de l’Armée Secrète du sous-secteur de Villamblard par Maurice Loupias, « Bergeret » en janvier 1943. Mais il est obligé de fuir le Périgord après une descente du SD le 18 novembre 1943 à son domicile pendant son absence. Il rejoint Alger via Bordeaux et l’Espagne. Il devient sous préfet de Corse à la libération de la Corse en octobre 1943 grâce à l’intervention de Pierre Bloch, alors commissaire adjoint à l’intérieur du comité français de Libération nationale. Puis il redevient maire radical-socialiste de Villamblard, conseiller général de la Dordogne jusqu’en 1949.
Albert Rigoulet continua son combat dans la résistance jusqu’à prendre la tête du groupe Fédor de l’Armée Secrète dans le secteur de Saint Jean d’Eyraud jusqu’à la Libération. Il s’engagea ensuite comme volontaire dans l’armée et continua le combat sur le Front de l’Atlantique puis en Algérie avant d’être démobilisé à la fin de l’année 1945. Il fut par la suite marchand de cycles et mobylettes à Vergt puis à Périgueux.
Activités annexes
Accéder au parcours
Train
Ligne de train Bordeaux-Périgueux
Le parcours débute à la gare.

